| La drépanocytose : Un fléau dont on parle peu…
La drépanocytose est l’une des principales maladies génétiques
au monde et touche actuellement en Ile de France, une naissance sur 1250.
Elle consiste en une « falciformation » irréversible
des globules rouges, à l’origine de violentes crises de douleurs,
et est originaire de plusieurs foyers localisés principalement
sur le continent africain. Cette pathologie qui ne touche presque qu’exclusivement
les populations africaines a longtemps été négligée
en France, et ce malgré un accroissement de sa prévalence.
De ce fait, les familles atteintes par la maladie se sentent souvent seules
et incomprises, ce qui est renforcé, le plus souvent, par leur
situations d’immigrants.
Devant ce constat alarmant, certaines associations se sont formées
pour venir en aide aux familles démunies qui rencontraient une
incompréhension des services de médecine français.
Ces associations proposent, entre autres, des groupes de parole aux parents
des enfants naissant actuellement avec la drépanocytose, afin qu’ils
puissent mettre en commun leurs angoisses, leurs questionnements,... et
ce sous la bienveillance d’un psychologue chargé d’encadrer
ces moments d’échanges. Ce choix d’intervention n’est
pas anodin puisque cette pathologie est héréditaire et les
parents sont systématiquement porteurs du gêne malade. La
culpabilité de cette transmission est donc très forte et
le parti pris, par l’association SOS-GLOBI notamment, d’entendre
les souffrances de ces parents semble pour le moins judicieux.
Il nous a été permis de suivre certains de ces groupes
de parole au cours d’une année. Le but était alors
mesurer les bénéfices éventuels auprès des
parents d’enfants atteints de drépanocytose. Cet objectif
un peu ambitieux n’aura certes pas été atteint mais
aura eu l’avantage de nous permettre de mieux comprendre la souffrance
de ces parents. En effet, on a pu, à l’issue de ces échanges,
mettre en évidence cinq caractéristiques communes aux souffrances
énoncées par les parents. Ces principales souffrances s’articulent
autours de cinq caractéristiques fondamentales de la drépanocytose
: incurable, génétique, relative au sang, handicapante et
contraignante matériellement.
Pour commencer, la drépanocytose est une maladie
grave, chronique, incurable et de ce fait son annonce prend l’allure
d’une « sentence » auprès des parents. La souffrance
que l’on observe alors chez eux est tout simplement la peur de la
mort et le désarroi face à une maladie qu’ils ne connaissent
pour la plupart pas. En effet, cette annonce est pour un grand nombre
le moment de la découverte de leur statut de porteur et de l’existence
cachée de cette maladie dans leur famille. Cette idée de
mort fait référence notamment aux idées véhiculées
en Afrique sur la courte espérance de vie de ces enfants. La notion
d’incurabilité de cette maladie pèse ainsi lourdement
sur ces familles qui vont jusqu’à évaluer l’age
limite de survie de leur enfant. On pressent ici à quel point ce
type de réaction peut nuire au devenir de l’enfant, à
la construction de son identité, en tant que « malade en
sursis » ! Il faut réaliser à quel point ces parents
sont en détresse et manquent de soutien avant leur entrée
dans les groupes. Cet état, à la limite de la dépression,
se relève notamment par la prédominance des la questions
d’incurabilité et donc de mort, déjà citées.
A ce titre, la nutrition occupe une place très importante et on
a souvent entendu des mères confier : « Le fait que mon enfant
ne mange pas, ça me fait peur, j’ai peur qu’il ne survive
pas». Les parents peuvent donc se montrer très défaitistes
quant à l’avenir de leur enfant. Dans certains cas, plus
rares, ils « paraissent » au contraire, se voiler la face
quant à la gravité de la situation. Il ne faut bien sûr
pas se cantonner à cette impression mais plutôt y voir là
très certainement un mécanisme de défense de la part
de parents déniant l’angoisse de mort qui les envahit.
Précisons que ce premier aspect de la souffrance des parents nous
a semblé « soulageable », puisqu’elle se retrouvait
de moins en moins au cours des séances des groupes de parole, du
fait, vraisemblablement de l’efficacité du discours d’un
personnel médical compétent.
A ce propos, il nous faut parler de la greffe de moelle, qui est à
l’heure actuelle, le principal moyen d’être guéri
de la drépanocytose. L’évocation de cette intervention
au sein des groupes de parole a participé à chaque fois
à redonner de l’espoir aux parents. Il est toutefois important
de préciser ici qu’il s’agit d’un acte comportant
de nombreux risques(1) , d’un traitement
lourd envisagé seulement dans des cas très graves où
l’enfant a eu des accidents vasculo-cérébraux.
La drépanocytose est une maladie génétique.
Or en Afrique, où elle est paradoxalement très présente,
elle y est mal comprise ce qui donne lieu à des interprétations
pour le moins incongrues comme la seule responsabilité des femmes
(alors qu’il s’agit d’une transmission récessive
où chacun des parents transmet un gène malade), ou une «
soi-disant » absence de la maladie dans le reste de la famille.
Une mère avait d’ailleurs rapporté à ce propos,
que : « Dès qu’un membre de la famille ressent des
douleurs, tout le monde me dit : Si ça se trouve, c’est «
ta » maladie !». On comprend donc à quel point cette
transmission génétique peut entraîner un profond sentiment
de culpabilité chez les parents, simples porteurs le plus souvent,
qui vont parfois jusqu’à regretter de ne pas être malades
eux aussi.
La question de la transmission génétique de la maladie est
donc récurrente dans les groupes et parfois on assiste à
des parallèles faites entre drépanocytose et sida. Cela
nous a amené à penser que la notion de transmission génétique
par opposition à celle de transmission virale restait encore incomprise
par certains, preuve qu’on ne bouscule par des croyances familiales
aussi facilement ! Il apparaît donc plus que indispensable que ces
parents reçoivent le maximum d’informations médicales
afin de comprendre mieux les véritables enjeux génétiques
de cette maladie !
Pour rester dans le domaine des croyances et des idées
spécifiques à l’Afrique, il est intéressant
ici de dire que la drépanocytose est aussi une maladie qui a trait
au sang et par cette caractéristique, fait l’objet de nombreux
mythes. Il faut remonter à des croyances ancestrales comme celle
de la Bible pour comprendre l’importance qu’a le sang dans
ces populations. Le sang symbolise l’échange et c’est
pourquoi le sida et la drépanocytose sont si redoutés en
Afrique. Le sang est la chose la plus précieuse qui soit, il s’agit
de la Vie et celui qui en manque ou en a un mauvais, connaît forcément
une malédiction. Ces croyances donnent lieu à des cas d’acharnement
contre les parents suspectés de vouloir du mal à leur enfant.
Ils sont le plus souvent stigmatisés, mis au rebut par leur groupe
de pairs. Pourtant la plupart des parents et notamment des femmes, de
par leur situation délicate de «migrant » au moment
de l’annonce, ont besoin de se référer, de se «
raccrocher » à ces représentations symboliques de
leur pays d’origine à cause du poids de leurs angoisses et
renforce donc leurs souffrances. La question de l’acculturation
chez certaines de ces femmes africaines, ayant accouché seules,
loin de leur famille restée au pays(2) , se pose donc fortement
et doit être discutée avec les professionnels de santé
compétents.
Au-delà de cela, ces croyances posent également un problème
dans les premiers temps où l’enfant doit être transfusé,
traitement pourtant inévitable. Les parents ont alors pour la plupart
peur d’intoxiquer leurs enfants.
Parmi les autres questions symboliques que peut soulever la drépanocytose,
on trouve également la problématique des avortements thérapeutiques
ainsi que des Procréations Médicalement Assistées,
qui pour cette population semblent poser particulièrement de difficultés.
On perçoit ici que les difficultés d’acceptation de
la maladie sont très clairement influencées par le contexte
ethnique et culturel et c’est pourquoi il semble important que le
personnel médical qui s’occupe de ces familles soit vigilant
à ces croyances et les prennent en compte dans leur prise en charge,
les ignorer ne serait pas thérapeutique !
La drépanocytose est une maladie handicapante
comme on l’a dit plus haut, ce qui provoque des difficultés
évidemment chez l’enfant mais aussi du point de vue des parents.
Ceux-ci éprouvent une « mise à distance » de
la société notamment du fait de l’emploi de termes
péjoratifs pour qualifier ses enfants tels que « S-S »
(l’allèle malade étant appelé allèle
« S ») ou « hydrocéphales ». Les changements
dans les regards des autres poussent même certains parents à
cacher la maladie à leurs proches par peur d’un « étiquetage
» de leurs enfants. On peut parler, dans ce cas, d’ «
auto-marginalisation » vis-à-vis de la famille, puisque certains
parents vont jusqu’à se créer de nouveaux interdits
comme de ne pas aller en Afrique, où ils ont pourtant encore des
proches. Il est même impossible pour certains parents d’entendre
le terme d’ « handicap » à propos de la drépanocytose.
Ils refusent littéralement le terme, refusant de voir leur enfant
« cataloguer ». A ce propos, il est important de définir
ici la notion d’ « évolution développementale
». Il s’agit, comme le recommande le Manuel de Psychologie
des Handicaps, de considérer les personnes handicapées et
particulièrement les enfants et les adolescents handicapés,
comme des êtres en développement et non comme des enfants
voués à l’exclusion. Et il est évident que
pour cela des aides doivent être apportées à ces familles
par rapport aux contraintes qu’ils rencontrent avec cette maladie.
Enfin, la drépanocytose est une maladie «
tout court » c'est-à-dire qu’en cela elle représente
au quotidien une prudence et une maturité importante d’abord
chez les enfants, mais aussi une surveillance et une rigueur de tous les
instants pour les mères, qui prennent le plus souvent les décisions
concernant l’état de santé de leurs enfants. On a
pu ainsi relever que certaines doivent faire preuve d’un dynamisme
permanent pour prévenir les écoles et mettre en place un
Plan d’Accompagnement Individualisé pour leurs enfants, ou
encore se montrer fermes face à leurs employeurs insatisfaits de
leurs absences répétées, et savoir anticiper les
risques notamment au moment des vacances (puisque les séjours en
avion peuvent comporter des risques importants). C’est au niveau
de cette souffrance que les associations semblent pouvoir jouer de grands
rôles en proposant, entre autres, à ces mères exténuées
des gardes d’enfants ou des contacts auprès de colonies adaptées
(cf « L’Envol »).
Les difficultés matérielles sont importantes et les exemples
de situations de précarité nombreuses dans cette population.
On a, entre autre, pu rencontré une mère habitant en France
pour le confort de son enfant malade alors que le père est retourné
au pays pour des raisons d’emploi ; ou encore une mère, devenue,
au cours de cette année de groupes de parole, la présidente
d’une annexe de l’association SOS-Globi dans son département
et qui a entrepris depuis de nombreuses actions dans son département,
et ce parallèlement à l’éducation de ses enfants.
Arrivé au terme de cette présentation des
souffrances qui peuvent être ressenties par les parents d’enfants
drépanocytaires, on comprend la nécessité de ces
groupes de parole et on peut déplorer le fait qu’il ne soit
pas si généralisés à l’ensemble des
services d’Hématologie Pédiatrique de France.
Il paraît important enfin que cette observation amène à
réfléchir au niveau institutionnel, sur différents
sujets comme l’annonce de la drépanocytose qui pourrait,
semble-til, si elle était adaptée, freiner quelque peu l’angoisse
immédiate des parents devant la gravité de la maladie. Il
paraît nécessaire de dire que, bien que soulevée par
de nombreux auteurs(3) , cette annonce semble, en effet, encore connaître
des lacunes dans le milieu hospitalier. On a effectivement rencontré
plusieurs exemples d’annonces désastreuses comme celle faite
à un père, informé par courrier, alors qu’il
parle à peine la langue, ou celles faites par téléphone
à de nombreux parents, devant ensuite attendre une dizaine de jours
avant de rencontrer le médecin et en savoir plus !
Enfin, une telle observation nous a convaincus qu’il serait intéressant
à présent d’étudier le point de vue des enfants.
A l’avenir, des recherches sur le psychisme des enfants touchés
par ce type de pathologies lourdes seraient certainement très enrichissantes,
tant pour les pédiatres que pour le reste du personnel soignant
qui les accueille.
Leslie ODERDA, psychologue clinicienne.
1 J. ASCHER & J.-P. JOUET (2004), La
greffe entre Biologie et Psychanalyse, Paris, PUF.
2 Q. DE LA NOE, I. REAL, M.-R. MORO, Penser et soigner les bébés
de l’exil in Troubles relationnels père-mère-bébé
: Quels soins ?, sous la direction de M. DUGNAT, Ramonville-Sainte-Agne,
Erès, 2001, p133.
3 R. SOULAYROL, M. RUFO (2001), « La révélation aux
parents du handicap de leur enfant » in Manuel de psychologie des
handicaps, sémiologie et principes de re-médiation, sous
la direction de J.-A. RONDAL et A. COMBLAIN, Sprimont, Belgique, Mardaga.
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